Quand il faut ralentir, il tend son corps sur son spade, bloque les roues, et sa signature apparaît, incrustée dans l’asphalte. Un S, qui veut dire Seabase.
L’homme est en noir, il arbore une fine moustache, et sur sa monture, il mouline avec vélocité et sans effort apparent. Le visage figé en masque de cire, dans un col si raide qu’on le dirait passé à l’amidon. Avant d’attaquer la descente, il s’amuse à faire du surplace, puis il s’élance, prend de la vitesse, entre dans le tunnel creusé dans la roche. Enfin, il surgit de la nuit pour frôler la barrière de sécurité, sans jamais cesser de pédaler. Puis il freine. Sans bruit, sans laisser à la gomme le temps de sécher. Quelques coups de pédale plus tard, le revoici qui fuse à Mach 2 sur cette route de montagne où l’on prie pour ne pas croiser âme qui vire. Etriquée (3, 40 m de large), sinueuse, cabossée, affaissée. Zébrée de craquelures, zéro visibilité. D’un côté, une bande de sécurité comme mince protection contre un ravin vertigineux, de l’autre, une falaise en surplomb qui s’effrite, menaçante. Sur les hauteurs de Sion dans le Valais, cette route de Derborence inspire Patrick Seabase qui a envie de s’attaquer aux routes les plus dangereuses d’Europe. Concept qu’il n’a pas survendu, compte tenu de l’état peu engageant de la chaussée. Honneur à la Suisse, l’homme de 32 ans est Bernois, il commencera donc par ce qu’il connaît le mieux, ce qu’il a pu repérer. Son cadre est sobre comme son look, quand son corps est tatoué d’images pieuses mâtinées de pin-up et d’un bestiaire à base de cervidés, mélange des genres qu’il serait trop long d’expliquer, si tant est qu’il en ait envie, l’homme a ses secrets. Seabase, assis sur sa selle au bord de la route entre deux prises de vue, aime bien papoter, mais d’autre chose que de son look et de vélo. C’est vrai, il l’avoue, il n’est pas que cette Machine Suisse qui ne ferait que tourner les roues comme un cochon d’Inde dans sa cage, la comparaison n’est pas à son honneur, mais elle le fait doucement rigoler. Seabase a, et a eu une vie, et riche, en dehors de “coller son cul” sur une selle, comme il dit. Ex-ingénieur système, il a fait un énorme détour de douze ans par le skate qu’il pratique toujours, fait de beaux clichés de ses routes, dangereuses ou pas, et les met en ligne régulièrement, joue de la guitare et compose de temps à autre pour accompagner des amis qui montent des expositions d’art conceptuel. “Mais les gens pensent toujours que tu ne fais que ça de ton existence, pédaler ! Ils ne sont pas très curieux du reste de ta vie, mais c’est pas très grave… Et c’est quand même ça qui me fait gagner ma vie, voyager, je peux pas me plaindre.” Patrick Seabase enlèverait bien quand même sa peau de chamois “si le vélo ne faisait pas si mal au cul”. Pour rester éloigné encore un moment des clichés cyclistes, on demande alors à l’homme en noir quelles sont ses sources d’inspiration. “Je les trouve dans d’autres disciplines comme le surf, le skate ou le snowboard, tous les univers où il y a cet esprit freestyle. J’ai fait quelques courses de fixie en ville, fréquenté des vélodromes, c’était sympa, mais répéter du déjà fait… En skate, rien n’est imposé, on est libre d’inventer les figures qu’on veut et je me suis dit qu’à vélo, ce devait être pareil. Très vite, en 2009, j’ai eu envie de créer un univers personnel, un mélange d’aventure et d’esthétisme. Je suis davantage inspiré par un gars comme Laird Hamilton qui a inventé tant de choses dans le surf et fait progresser sa discipline, ou par un grimpeur qui va ouvrir de nouvelles lignes, que par une légende du vélo qui ne vit que pour la performance. Je n’ai pas envie de ressembler à un cycliste qui ne serait pas beau à voir sur un vélo, par exemple.”