La salle se remplit peu à peu. Sur la douzaine de combattants, deux jeunes filles, qui frappent mollement le sac, mais que Vincent ne veut surtout pas brusquer : « elles ont franchi la porte, c’est déjà bien… » Moins de mansuétude pour les garçons. L’un est sommé de retirer sa boucle d’oreille, l’autre écope de 20 pompes pour avoir dit une grossièreté à son sparring partner. On ne plaisante pas avec le respect. «Je veux des gens qui sortent d’ici zen, en contrôle. En 17 ans, j’ai renvoyé deux élèves, qui sont ensuite revenus s’excuser. Alors, on leur explique qu’ils ne sont pas faits pour ce genre de sport, qu’ils faut qu’ils trouvent une autre façon de se canaliser.»
Toutes les trois minutes, entre souffles rauques et coups amortis, le bip aigu d’une sonnerie vient faire cesser les souffrances. Pause. Les muscles et le cœur asphyxiés ont besoin d’air. Vincent distribue des mitaines de Free Fight, encourage la jeunesse qui dort à se réveiller, entre et sort de la cage au gré des combats d’entrainement avec ses ouailles, à qui il faut apprendre du geste technique.
Puis c’est au tour d’Adola de passer la porte-guillotine. Vincent s’inquiète, le lendemain, il a un rendez-vous important et il ne faut pas qu’il se blesse. On ne comprend pas. Il explique. « Si je me bande les yeux pour que le combat soit équitable, il ne le sera pas ! Adola est redoutable, à armes égales, il peut me mettre en pièces ! S’il n’a jamais combattu contre d’autres non-voyants, c’est que ce ne serait pas correct pour eux ! » Le boss enfile son bandeau bleu. Adola sait combien le combat en aveugle décontenance, d’autant que lui ne fait aucun bruit. « Si jamais, j’ai un deuxième bandeau dans mon sac ! » plaisante-t-il à l’adresse de Vincent.
Le combat debout confirme l’inégalité du match, Vincent ne peut rien anticiper, Adola, qui pousse d’emblée son adversaire au sol, là où il est le meilleur, le corps-à-corps remettant tout à plat, prend souvent le dessus. Clés de jambe, de bras, rien à faire, il sent tout ce qu’il ne voit pas, et dans ce labyrinthe de muscles, rien ne lui échappe, plus aucune possibilité de fuite pour sa proie. En sueur, Vincent ôte son bandeau. « J’avais oublié à quel point c’est dur de combattre Adola ! » Détaille les qualités du boxeur devenu ami. « Il a une vitesse d’exécution incroyable, a progressé en force pure et coordination, il casse la distance.» Adola est un chat. Qui ne se blesse pas. Float like a butterfly, sting like a bee*… En sept ans de MMA, il s’est luxé deux fois un doigt, quand tant d’autres, ailleurs, se brisent les os.
Fin de séance. Chacun défile, se serre la main. Vincent ne partira pas avant d’avoir nettoyer les tapis, pour que la sueur n’ait pas le temps de s’y incruster. A la Cage Academy, tout doit être nickel, le respect passe par là aussi. Adola attend son ami défenseur de l’aveugle et de l’orphelin. Jamais il ne lui a fait payer de cotisation. « Sa présence est une leçon pour tous les autres ». Avant de repartir chacun de son côté, on va se boire une bière. Rien de tel pour éclairer le reste de la soirée. Et en ressortir avec une autre vision du Free Fight. Ici, à Carouge, les combats ne se terminent jamais dans le sang, mais autour d’une table, à parler de la vie et de comment, dans ce combat, on peut doucement améliorer les hommes.
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*La phrase complète : Float like a butterfly, sting like a bee, his hands can't hit what his eyes can't see." " Flotte comme un papillon, pique comme une abeille, ses mains ne peuvent frapper ce que ses yeux ne peuvent pas voir."
Prononcée par Mohammed Ali avant d'affronter George Foreman à Kinshasa en 1974.