On rebrousse la route, sûrs de notre fait, l’œil aux aguets. Repousser le doute qui s’insinue dans nos têtes : et si elle avait décidé de s’arrêter dormir dans un fourré et qu’on la ratait ? Le mauvais sort va-t-il continuer à s’abattre sur nous comme la flotte sur cette maudite île ? Mais nous filons, traquons le point de vue qui fera dire au service photo sans l’explication d’une légende : tiens, ça c’est en Corse ! Jetons notre dévolu sur une tour Génoise, bien couleur locale. Puis comme Elle n’arrive toujours pas, on use encore un peu d’essence entre les différents spots potables du coin pour trouver le meilleur.
On la distingue enfin dans la bruine de 8 h du matin. Vers Ampogia, sur fond d’arbustes brûlés et de maquis emmêlé. C’est bien Elle, mais au lieu d’une position de coursière, cabrée en plein effort sur son spade tout carbone, elle est en train de se déshabiller, de façon tout à fait nonchalante. Zut. La photo va faire un peu trop farniente, on va nous dire, rigolard, « alors, c’est ça votre course d’ultra-endurance, ah ah ah. » On la suit plein de regrets, mais d’espoir aussi, on s’arrête devant chez Jeannot, un bar viril, on se dit que l’image sera parlante, une fille qui pédale et cinq gars qui ont une bonne descente. Puis c’est l’arrivée, 9 h 37. Elle n’a pas rempli son objectif, mais elle est heureuse. Pour elle, comme pour les 93 autres participants, le Biking Man auquel on pourrait rajouter woman (avec 9 participantes) est « cette course intelligente qui permet à chacun de faire sa stratégie, de découvrir la diversité d’un pays à son rythme. » Tout dépend toutefois de quel rythme on parle : avec 14 000 km de pédalage au compteur, Perrine fait partie des affûtés capables de finir dans le premier tiers et 2 e femme, 26 e, après 51 h et 7 mn de course. Le temps de poser son vélo, et on lui offre le fameux t-shirt de finisher, sans lequel l’ultra-endurance ne pourrait pas figurer dans un CV de winner, puis, elle se fait masser avant de nous suivre dans le café qui nous en sert sans discontinuer depuis l’ouverture. Un peu fébriles, on a le fin mot de l’histoire sur la différence de timing. Cette nuit, la dernière avant la ligne, Perrine s’était roulée en boule, après avoir superposé sur elle, un à un, tous ses vêtements. Quarante minutes à tenter de dormir sur le parvis d’un cimetière quelque part non loin de Bastia. Quarante minutes pour rien. Car le froid et la pluie s’étaient ligués pour l’en empêcher. Pas de power naps, donc, ces micro-sommeils censés requinqués sa femme. « Puis, vers 4 h du matin, ma lumière s’est éteinte. J’ai pris ça comme un signe : elle me disait qu’il fallait que je me repose à nouveau. Cette fois, j’ai rajouté la couverture de survie. C’était la première fois que je m’en servais, alors, je n’étais pas très confiante. Mais elle porte bien son nom finalement, plutôt efficace… » En sortant du café, on croise Nora, une Russe trempée à qui on a l’audace de demander si on peut prendre son vélo pour illustrer l’aspect matériel de l’épreuve. On lui dépiaute ses sacoches, on dispose l’intégralité des accessoires par terre, et pendant que le photographe fait clic-clac, l’auteure remarque un bout de chaussure cramé et apprend que Nora a voulu réchauffer celle-ci sur la lampe de chevet du l’hôtel où elle a dormi. Pour les uns, c’est des hallus, pour d’autres, de drôles d’idées.
Maintenant qu’on a assuré l’héroïne de l’histoire, il va falloir aller chercher les seconds rôles. Prendre le parcours à rebours pour chercher les moins entraînés, les plus touristes. Croiser la route glissante de ceux qui ne tirent pas de plans sur le chrono, comme sur ce plateau vers Montegrosso, où, dans le brouillard empêtrés, se dessinent des grupettos décidés à s’entraider. Chercher, oui, mais où ? Sur ce plateau aux airs d’Ecosse, de causses, pendant des heures, on cherche le coureur, on en voit bien passer, mais le tracker est à nouveau bon pour l’asile et nous donne des infos non conformes aux dossards que l’on distingue à peine dans le brouillard. On se perd, et on se retrouve enfin sur cette petite route repérée le premier jour, qui nous avait parue bucolique à souhait. Ca y est, on en tient enfin un ! Un Espagnol bon à essorer qui réclame un selfie avec ses compagnons de (dé)route. Ils gardent le sourire, mais enragent de ne pas voir l’île de Beauté sous son meilleur profil. « Ca pour monter, ça monte, ça pour pleuvoir, ça pleut ! ». Et de repartir sur leurs selles qui ruissellent et leurs dérailleurs qui pleurent. Certains, presque tous, nous font coucous, et cocus, nous privant du cliché qui dévoile un rictus, un peu de bave aux lèvres, ah, toute cette souffrance effacée par un sourire forcé... Tromperie née de la mode selfie. Et nous qui voulons de vous dans votre jus, nous nous sentons floués à chaque V de la victoire, à chaque pouce levé, à chaque regard vers l’objectif… Le photographe qui a jailli de la portière, courant comme un diable, son gros sac photo brinquebalant d’un côté et qui revient mouillé comme une serpillière, mais bredouille… Vous la sentez, la frustration ?
Côté coureur, ce n’est pas la fête non plus. Les descentes par 10° sur route glissante deviennent supplice alors que par météo normale elles auraient dû assurer l’appel d’air. C’est la galère. Et faire plus de photos de ces silhouettes ruisselantes confinerait à de l’acharnement journalistique proche du sensationnalisme. Alors, on trouve un hôtel pour cette nuit, où sous l’aspect basique se trame du miteux, avec vue sur la Nationale généreuse en camions. Au moins, n’aura-t-on pas les genoux qui dépassent.