"J’ai 15 ans. Jean Denis, mon professeur de flûte, un homme avisé et original, me dit à la fin d’un cours :
– Peut-être que tu devrais choisir...
– Choisir ?
– Oui, entre la flûte et l’escalade. Tu ne peux pas tout faire.
Parfois dans la vie, il faut savoir faire un choix. C’est la fin de l’année, juin sans doute. Le conservatoire est adossé au parc de la Pépinière. Les fenêtres sont ouvertes. Les feuilles crépitent de vibrants insectes et l’air chaud embaume du délicieux parfum qui signe ma déliquescence saisonnière.
Je songe à ma nouvelle passion. L’année précédente, j’ai re-découvert l’escalade à l’occasion d’une sortie du Club alpin. En 1992, cinq cents ans après Antoine de Ville, j’ai atteint, éblouie, le sommet du mont Aiguille. Et cet été, la belle face sud de l’aiguille Dibona m’attend...
Courir sur un stade ou après un ballon ? À quoi bon ! Marcher sur une poutre ou sauter par-dessus un cheval d’arçons ? Vois pas l’intérêt. Mais grimper ! Grimper sur du rocher ! C’est tellement simple, tellement évident, tellement tangible ! Aurait-on idée de chercher à traduire un coup de foudre ?
- Tu avoueras que ce n’est pas compatible avec la flûte, poursuit mon professeur. La souplesse des doigts, c’est essentiel.
Je regarde mes mains égratignées et mes articulations gonflées du dimanche passé à grimper sur la falaise de Céüse. C’est vrai qu’elles s’adaptent de plus en plus difficilement au maniement délicat de la soprano et de l’alto...
Quelques jours plus tôt, un amoureux éconduit, croyant me vexer, m’avait assené : « T’as des mains de paysanne, on dirait des pieds ! » J’avais jugé inutile de lui répondre, pensant le cœur joyeux à ces mains, moches peut-être mais si sensibles à l’écorce des pierres. Elles avaient trouvé leur utilité. Longtemps, elles avaient cherché, elles avaient rêvé de créer mais elles étaient si malhabiles ces pauvres mains. J’avais l’âge où l’on ne sait qu’en faire. Les laisser ballantes ou les fourrer dans ses poches pour se donner une contenance. Sur le rocher, ces mains encombrantes, elles vibraient, elles devenaient vivantes, puissantes.
Mes doigts, plus tard, je les voudrais noueux comme un vieux cep de vigne, me dis-je en repensant aux mains de ma grand-mère...
Je remercie mon professeur de flûte et quitte le conservatoire après huit ans de médiocres mais loyaux services. Abandonnant en respirant plus librement le champ du solfège à ma petite sœur, surdouée de la guitare, je suis partie m’amuser sur les rochers, sans imaginer que je venais de faire le choix d’une vie."