Et là, six ans plus tard… Malgré un carré VIP déserté à 19 h par les riders, normal, il n’y a pas de bières (ou alors sans alcool, sacrilège), voir tous ces sourires, ces hommes qui filment la Baraah qui aurait pu être la Wadjda, la première rigolant à l’évocation de ce film qu’elle ne connaît pas, et pour cause, le cinéma menaçant également la vertu, tous sexes confondus. Et la vision de ce jeune saoudien en marcel réparant la roue de son bmx alors que derrière des hommes lèvent le pouce vers lui en se relevant de leur tapis de prière. Pourquoi ne pas checker façon gangsta rap tant qu’on y est ? Tant de bonhommie, c’en fut trop. Il fallut alors que nous nous éloignions de l’enceinte de la compétition. Les gens avaient dû être payés, des figurants recrutés. Baraah était à coup sûr une sorte d’agent double, censée faire la promotion d’un royaume dont l’ouverture vantée n’était qu’un sournois coup marketing, pire une vaste fake news. Un tatoué de partout et une tête nue, allaient faire tomber les masques dans les rues délabrées aux immeubles éventrés, dont les fenêtres sont semblables aux niqabs, cadenassées. C’est ainsi que, lestés de nos clichés ethno-centrés et bassement manichéens, nous sommes le bien, ils sont le mal, nous pénétrâmes dans la vieille ville. Fournaise d’un début d’après-midi, dans des rues désertées par des habitants qui savent rester au frais, à déambuler entre chats malingres et brassées de pigeons. A se demander en regardant les vitrines de vêtements féminins à quelle occasion sont portées ces robes chatoyantes, frisant l’affriolant.
Dans le souk, nulle agressivité, juste de la curiosité ressentie pour deux blancs-becs s’y étant aventurés. Des pouces levés, des sourires, des serrages de main. Discussion sur le PSG avec ce vieux monsieur bavard et débonnaire assis sur sa chaise, qui vécut un temps en France. Achat d’une paire de chaussures pour enfant à deux marchands affables ayant vraiment le sens du commerce. Des selfies, beaucoup de selfies. Nous étions, sous 40° d’une ville en train de se réveiller, une paire d’étrangetés, entre l’égaré et l’explorateur. Personne ne vient ici en touriste. Le quartier des charpentiers est un parfait instantané de ce qu’est ici un étranger : un travailleur immigré venu d’Egypte, du Pakistan, du Bengladesh, mais aussi du Yémen voisin auquel MBS livre une guerre aussi peu médiatisée que meurtrière depuis 3 ans (le conflit aurait déjà fait 10 000 morts). Le royaume compte environ 10 millions de travailleurs étrangers soit plus de 80% de la population active. Ce sont eux, en esclaves modernes, qui font tourner un des pays les plus riches de la planète. Encore un tour dans les ruelles, les rideaux de fer qui se baissent à l’heure de la prière, et un kebab plus tard, nous voici revenus Place Al Khalij, nos questions restées sans véritable réponse : il faudrait vivre des années ici pour tenter d’y comprendre quelque chose. Mais nous avions au moins la certitude d’avoir à faire à de vrais gens. De vrais hommes, à tout le moins, dans un pays où rien ne peut se faire sans eux, où les femmes seules sont invisibles. Pour combien de temps ?