Toute sa vie est dans ce sac « crado et puant » de 6 kilos. Dessus, l’écusson témoigne d’une envie rageuse de vivre sa course comme il l’a rêvée. « Living my fucking dream ». Comme une exhortation à le laisser tranquille, à ne pas trop lui demander de comptes et de statistiques sur son exploit. « Je déteste les plannings, devoir dire où je vais aller à l’avance… Encore plus lors de ce voyage. » Dedans, entre autres, un tapis de sol, un sac de couchage léger comme une plume, 3 paires de chaussettes, 2 t-shirts, et des concessions aux réseaux sociaux (GoPro, batteries, etc) qui mettent l’athlète sponsorisé face à ses propres contradictions. « Il faut assumer cela, oui, j’en suis conscient. Mais aujourd’hui, si l’on veut raconter, il n’y a guère d’autres moyens. J’aurais préféré pouvoir juste écrire et dessiner dans mon petit carnet. Mes inspirations sont romanesques, notamment, « A Walk across America » de Peter Jenkins. » Outre son carnet décoré main, Rickey insiste pour présenter ses autres talismans : un petit canard en plastique jaune, un dan moi (guimbarde vietnamienne) et la croix de Saint-Jude, patronne des cas désespérés. Il nous montre aussi, son gros orteil gauche qui fut verni par une paire de dames à Tulsa (Oklahoma), la deuxième ville Art Deco du pays après Miami. « J’espère que la petite tâche orange va rester jusqu’à la fin, c’est un super souvenir ! »
Dans le sac encore, pas de tente, une simple bâche. Dormir dehors. Sous les ponts, dans les villes, dans les champs. Se laver à l’eau de la rivière. Ou accepter l’hospitalité d’un quidam avec qui l’on aura sympathisé sur la route. Rickey en a croisé des centaines. Kevin Wilson rencontré fin avril dans l’Oklahoma ne quittera plus ses pensées : « on a parlé de tout, de sa vie, dans cette grande maison vide. Puis, après m’avoir raconté pas mal de choses intimes, il s’est levé, a saisi un vase dans lequel reposaient les cendres de sa mère, morte quand il était en prison. On les as dispersées ensemble dans le jardin… » Il y eut aussi d’autres rencontres, plus fortuites : avec des serpents à sonnettes, des visons, des ours, des alligators. Jamais de peur. Toujours de la surprise.
Avec Bob Dylan, Neil Young et Grateful Dead dans ses oreilles, Gates est passé dans beaucoup d’états, par tous les états. Euphorie, détresse. Vécu des moments d’angoisse, comme lorsqu’il s’engage dans les 1290 km du désert de l’Utah, après avoir dit au revoir à sa famille, ses amis, que la solitude et le froid soudain l’enveloppent. Moments de souffrance offerts, version open bar, par la nature et ses invraisemblables écarts de température, des - 10° des Appalaches au 40° du désert de l’Utah. Frigo, four. Qu’importe, l’arrière cuisine lui plait. Naît en lui une fascination pour ce Sud profond, qu’il ne connaissait pas, où il a débuté son voyage. « J’y retournerais, passerais plus de temps dans le Bayou, l’Alabama, ses pauvres routes et villes poussiéreuses, où Noirs et Blancs ne se mélangent toujours pas à 100 m de distance. » Et ces 500 km merveilleux, dix jours à progresser en stand up paddle sur le fleuve Tennessee avec des écluses qui s’ouvrent à son passage, de quoi se prendre pour Moïse. Prenant le temps de penser à ses amis, de squatter un peu. Eric Schranz, rencontré plus haut, fait partie de l’aventure. Pas en courant, mais en échangeant de longs mois autour de cette idée folle, puis en l’accueillant dans son jardin californien de Sacramento. « Rickey a été complètement bousculé dans ses idées reçues. Dérouté par ce qu’il a vu, les gens qu’il a connus. C’est à mille lieux de ce que l’on imagine, de ce qu’on nous donne à voir sans cesse… Même à l’époque du smartphone, il suffit parfois de demander son chemin… »