« Mec, nana, si t’es là, c’est que tu en as », résume Keala, montrant, en gage de sa témérité, la cicatrice d’un énorme crash facial sur le corail du récif de Teahupoo, vieux de 2011. « Le milieu est sans pitié, égoïste, même entre mecs, alors des gonzesses, pensez donc ! », ironise-t-elle. « Mais les mœurs évoluent… » Certes, les femmes n’auront jamais le même niveau que les hommes : « en tow-in on est quelques-unes à pouvoir rivaliser avec eux, mais à la rame, il nous manquera toujours des pectoraux ! », plaisante Paige Alms, partenaire de glisse de Keala à Jaws, qui a remporté le XXL Billabong Award 2015. De plus, la majorité des femmes ne venant pas du milieu du surf professionnel, toutes n’ont pas une technique irréprochable. Cette session féminine est une occasion inespérée de montrer un niveau, certes peu dense et encore assez hétéroclite, mais en constante amélioration. Une aubaine aussi pour ces surfeuses sans véritable réseau pour s’échanger des tuyaux afin, éventuellement, de mutualiser leurs moyens quand une grosse vague s’invite dans le planning et qu’il faut payer cash un billet d’avion et un hébergement. Dans cet exercice solitaire et quasi mercenaire qu’est le surf de gros, la traque de la vague est encore plus compliquée pour ces dames. Celles qui ne se consacrent qu’à ça ont très peu ou pas de sponsors, comme en témoigne l’absence de stickers sur la plupart des planches. Keala en a quelques-uns, mais comme ils ne suffisent pas à payer son loyer, elle fait DJ pour assurer les fins de mois. « Le surf de gros, c’est une passion qui ne nous rapporte que du plaisir, pas d’argent. Les hommes ont plus d’opportunités, mais il ne faut pas rêver, ils sont très peu à en vivre », confirme Paige Alms.
La Française Justine Dupont, 24 ans, étoile montante de la discipline avec ses 15 m surfés à Belharra, est une exception. C’est l’une des rares surfeuses professionnelles en activité à s’aventurer dans ce milieu, une des rares Européennes aussi, la discipline étant dominée par le continent Américain, Hawaiiennes en tête. Séances d’apnée, entraînements spécifiques avec jet-ski : la Championne d’Europe ASP de longboard 2014 se spécialise et constitue une équipe de pros du gros autour d’elle, avec les frères Alex et Guillaume Mangiarotti en pilotes de jet-ski et un coach mental/apnée, Nicolas Fernandez. Elle qui a surfé Mavericks à 5m la semaine précédant le rassemblement officiel, aggravant une mauvaise entorse à la cheville, se montre enthousiaste. « L’invitation à venir rider une telle légende entre filles s’est faite par bouche à oreille. Les plus connues ont donné des noms susceptibles de participer à l’événement. D’un coup, on se sent moins seule, plus visible». Ici, la réputation de Justine l’a précédée. Le Californien Greg Long, l’un des meilleurs big wave riders de sa génération, lui a prêté une planche, donné des conseils très précis sur le spot et l’utilisation du matériel (notamment cette fameuse combinaison équipée de capsules d’oxygène, sorte d’airbag pour remonter plus vite en surface, technologie désormais largement répandue). Il ne tarit pas d’éloges sur le potentiel de la jeune femme, élue surfeuse européenne de l’année, prix qu’il lui a lui-même décerné en 2014. Les filles restent néanmoins sur leurs gardes, savent que les clichés machistes continuent de circuler en douce. Mais elles n’ont pas l’intention de se tuer au combat, armées de leurs guns de 9’ 6 (planches de 2,90m environ). « Ce matin, c’était trop gros pour nous. On ne va pas aller se noyer juste pour prouver au monde entier qu’on a une paire de couilles ! »