C’est là que Drew Stevenson arrive… Peux-tu nous éclairer sur son rôle ?
C’était l’architecte du Tour en Freestyle, le Ticket To Ride à l’époque. Dans la première moitié des années 2000, nous n’avions pas le droit de participer au slopestyle, jugé trop dangereux. Je me suis ainsi retrouvée à l’European Open au départ du half-pipe en compagnie de Cheryl Maas, une grosse chargeuse néerlandaise, à se dire qu’on avait rien faire ici… On a enlevé nos dossards et on a trashé le pipe. Après, ça, on est allées dans le slopestyle et on a été virées par la peau du cou ! Grâce à Drew, on a eu le droit de rider pour une démo en slopestyle l’année suivante, puis les filles ont été admises sur l’événement. C’était lui qui écrivait toutes les règles du tour. Il passait son temps à me provoquer en me disant, « les mecs sont plus forts, pourquoi on s’embêterait à mettre des filles? », mais en cela, il s’est montré fin, car il m’obligeait sans cesse à trouver de nouveaux arguments et à aller plus loin dans la réflexion. Tout cela a abouti à un système de répartition valorisant : pour chaque place dans le classement, le prize money est devenu équivalent pour les hommes et les femmes. Cependant, le prize money était distribué jusqu’à la 12ème place chez les femmes et jusqu’à la 20ème place chez les hommes. Le budget global du prize money était donc plus important pour les hommes mais il était respectueux de nos performances, indépendamment de notre genre. La première femme remportait autant que le premier homme. Une première victoire.
Sauf qu’il a fallu tout recommencer quand tu es passée au freeride…
Si j’ai fait de la compétition en freeride, c’est uniquement parce que ce qu’il s’y passait m’insupportait. Pour moi, la compétition, n’est pas une fin, mais un moyen. Je ride avec mon coeur, mes tripes. Et je ne prends du plaisir qu’à produire du beau snowboard. Je préfère perdre avec une belle ligne que gagner avec une bouse. Sur mon premier Freeride World Tour en 2011, je m’étais imaginée la ligne parfaite. Je viens du monde de la vidéo où l'on ride des faces vierges, sans trace. Comme les hommes passent toujours en premier sur la compétition de freeride, bénéficiant des tops conditions, je me retrouve avec ma ligne idéale criblée de cailloux, tracée de partout, un vrai champ de bosses. Je gagne, mais je ne fais pas la ligne de mes rêves. Totalement frustrant. D’autant qu’au moment où se déroule la compétition femmes, ils lancent le podium hommes. Toute la presse nous tourne donc le dos : aucune retombée médiatique pour nous.
Tu as remporté cette même année l’épreuve de Chamonix et de Verbier. Combien as-tu gagné ?
1200 dollars pour chaque épreuve, soit la même chose que le dernier skieur ! A comparer avec les 8000 dollars empochés par le gagnant homme en ski. Sur les autres compétitions femmes cette année là, la première remportait 800 euros, 400 pour la deuxième et 300 pour la troisième. Puis plus rien. J’ai donc réuni tout le monde, listé une fois de plus ce qui n’allait pas, notamment encore et toujours le prize money. Minable, qui était bien loin de rembourser les frais de déplacement. Encore moi, j’ai de la chance, il me reste des sponsors. Mais les autres, comment font-elles ? Une femme comme Shannan Yates, double championne du monde, est infirmière pour gagner sa vie. Elle prend des congés pour participer aux compétitions. La plupart des filles du circuit rament et bossent pour se payer la logistique compétiton et pendant ce temps-là ces messieurs font de l’hélico tous frais payés en Alaska… Et avec ça, on voudrait comparer le niveau des filles et des garçons ? C’est absurde. La seule avancée matérielle que l’on ait obtenue, cette année-la, vient de Nissan, le sponsor du tour. A l’époque, c'était une responsable marketing et elle avait décidé de reprendre les deux grosses voitures destinées aux vainqueurs hommes, pour donner quatre voitures d’un modèle plus économique à chacun des vainqueurs du tour, hommes, femmes, ski et snowboard.
Pourtant, 40% des snowboardeurs sont des snowboardeuses… Il y a un marché.
Oui, ce qui est fantastique ! Je suis fière de représenter un sport dont 40% des pratiquants sont des femmes. Mais si le marketing découle d’un pourcentage des ventes, ou partent les 40% de budget issus des ventes femmes qui n’est pas réinvesti dans le sport féminin ? La réponse est facile à trouver : chaque marque soutient une équipe de sportifs qui est souvent constituée à 90% d’hommes. Du coup, les vidéos ne montrent presque que des mecs et les publications femmes se font rares.