Au sortir de la gare, la fébrilité est grande de rencontrer en chair et en os nos chevaliers du trail animés de si nobles intentions. Embrassades maladroites, excitation exquise d’une équation à trois inconnus. La sensation immédiate, rare d’être en bonne compagnie, au bon endroit. Le sentiment d’une aventure à venir sans autre entrave que les innombrables pleins d’essence pour rassasier la goinfrerie d’une grosse Américaine, et la nôtre, à coup de paquets de Nachos verts. Nous sommes passés par le Lac Tahoe trop proche pour être raté, moins sauvage que nous l’imaginions, où un casino monstre signe la frontière entre la Californie et le Nevada. A Mammoth Lake, où un snowboarder-pêcheur-prêcheur local nous a vendu sa station comme étant la plus belle, la plus grande, la plus tout. Et nous voici, enfin, arrivés sur le territoire des Tohono O’odham (peuple du désert pour la version française), avec pour comité d’accueil des ossements de canasson sous l’absolu cagnard.
Nous sommes attendus à Sells, la capitale, bourgade de 3000 âmes, sans centre officiel, sans noms de rue, écrasée d’aridité, qui vous fait sentir cheveu fin dans un séchoir d’ogre. Sells où la maigre vie sociale sans Wifi s’organise autour d’une station-service digne de Bagdad Café, où toute vente d’alcool est prohibée. Nous y patientons car c’est là que nous a donné rendez-vous notre contact, Anthony Francisco Junior, qu’Eme, Mau et Dan ont virtuellement déniché, puis approché et accroché à coups de mails. Anthony, en cheville ouvrière efficace a tout organisé ; effectué de longues démarches pour obtenir les autorisations de traverser au moins deux districts sur les onze qui composent la réserve. Très honnête coureur de semi-marathon lui-même, il a compris l’intérêt de ces trois jours de course à pied à partager avec son peuple, entre 20 et 30 miles par jour, à promouvoir un mode de vie sain à destination d’une jeunesse désœuvrée, recrue de choix pour les cartels de la drogue et leurs trafiquants qui sévissent par ici. Un gros van beige arrive, mais ce n’est visiblement pas notre homme. S’ouvre la portière à l’effigie de Jésus Christ et en sort, Oh My God, une paire de natifs armés de fusils, symbole d’une Amérique où bigoterie rime avec artillerie. Confirmation quelques pages plus tard dans le journal local intitulé The Runner, qui annonce une vente aux enchères d’une centaine d’armes de la police, censée financer des projets municipaux. Une crèche, sauvée par des guns ? Mais voilà Anthony qui arrive, coupant court à nos hypothèses. Il est sympathique, athlétique, semble imbibé de spiritualité, est accompagné d’Amy Juan, une amie enseignante. Et, comme la nuit tombe, il nous propose d’entrer dans le vif du sujet.