Enfin Yann surtout. Que l’on retrouve queue de cheval au vent sous le ciel changeant, subissant un cliquetis de ferraille digne du débarquement. Lors de son premier Paris-Roubaix amateur (2), long de 160 km, Yann raconte la bagarre dès les premiers pavés, comme un rite de passage, « les gourdes qui giclent, les pneus qui crèvent, les chaines qui déraillent, les coureurs qui tombent ». Mangent de la poussière par tous les pores. Se masquent de boue quand il pleut, ressemblant à ces mineurs disparus au pays des terrils. Les cervicales, le dos, les épaules qui sont les premières victimes de ces secousses à répétition.
Début de pèlerinage de Quiévy à Saint-Python, l’un des tous premiers secteurs pavés, 3700 m pour s’échauffer sous un ciel bas et lourd à la Baudelaire. Le panneau l’indiquant est bien là, rue de Valenciennes. Odeur de ferme entêtante, bêlements de moutons intrigués. Yann va vite, pour ne pas subir la surface disjointe qui, ici, s’est teintée de rouge brique, et s’entrecoupe de flaques saumâtres. Il s’agit de tenir le haut du pavé si anguleux, prendre garde de ne pas coincer sa roue dans ses écarts anarchiques. Lâcher du lest, être souple sur sa machine, mais sentir quand même le grain du sol. « Un vélo de course sur un chemin cabossé, c’est une anomalie. Mais on se rend compte à quel point un cadre qui semble si fragile se révèle solide et aussi confortable qu’il puisse l’être dans de telles conditions, finalement ». Après chaque série de tressautements, on sait qu’il faudra tout resserrer, chaque vis, chaque écrou. Tout aura pris du jeu. Conscient qu’au fil des pavés, les vitesses auront de plus en plus de mal à passer. Pour éviter les cloques au creux des mains, il faut laisser vivre le cintre, doubler sa guidoline, peut-être, comme le font les pros, scotcher son bidon, avoir choisi ses pneus version quatre saisons, trois épaisseurs de caoutchouc, gonflés juste ce qu’il faut pour ne pas pincer la chambre à air et percer. Eviter la crevaison qui fut fatale à tant de grands champions, laissés, effondrés ou enragés, dans de maigres fossés.