Plaisir, lifestyle, d’accord, mais peut-on parler d’une discipline stressante ?
AJ : En compétition, oui. Le calme est apparent. Pour ma part, je suis dans ma bulle, mais c’est l’apocalypse dans ma tête. Je dois répéter tous les mouvements que je dois faire sous l’eau. Il y a des petits stress qui s’ajoutent, des questionnements sur le fait d’être prêt, le doute, la peur de l’échec. Mais parfois, cela se passe différemment. Je me revois à 4 mn du début du championnat du monde, à danser sur le bateau sur Chico Buarque…
GN : L’apnée c’est comme tous les sports. En compétition, tu pars pour faire une perf, c’est comme un 100 m ou une finale de tennis.
AJ : Sauf qu’on met plus de cartes sur la table que dans un autre sport. C’est pour ça que l’on doit savoir pourquoi on plonge, pourquoi on cherche la profondeur, car il y a un engagement supérieur. La notion de risque est toujours présente.
GN : Et ce fait d’annoncer le chiffre du record la veille, qui est unique en son genre. C’est con, mais tu vas dormir avec ça. Si on pouvait annoncer le matin, 20 mn avant, ce ne serait pas du tout la même ! Mais là, tu vas te coucher avec.
AJ : (S’adressant à Guillaume Néry) Tu le vis mal toi ?
GN : Ben, c’est un engagement. Après ça te laisse le temps de l’assimiler. Quand je vais m’entrainer, je sais trois jours avant ce que je vais dire sur le bateau.
AJ : C’est ça qui est beau ! Ca engage tellement, qu’on a pas le choix. Tu retournes ton cerveau, tu lui dis : tu es fait pour aller en bas.
GN : C’est bien au final. D’ailleurs s'il y a un changement de dernière minute, c’est l’horreur, car ce chiffre, il t’a imprégné de partout.
Est-ce qu’il y a du bluff dans cette annonce ?
GN : Il faut être en accord avec que tu annonces, mais il y a des moments où tu fais croire que tu es forme alors que c’est l’inverse…
AJ : Faire de l’intox serait se mettre une pression indirecte. Mais il y a un côté malsain dans ce sport en compétition qui impose qu’on regarde les autres pour les dépasser et qu’on va prendre des risques énormes pour le faire. Et il faut savoir mettre son égo de côté.
Faire des annonces disproportionnées n’induit-il pas un risque de multiplier les accidents, comme lors des derniers championnats du monde à Villefranche-sur-Mer, et ses multiples syncopes ?
GN : Le responsable dans cette hécatombe, c’est le sans palmes. Les annonces n’étaient pas délirantes. Le sans palmes, c’est l’horreur.
AJ : En compétition, le premier jour, on a les crocs. Comme le premier jour tout le monde s’est enflammé et fait des syncopes, on se calme le deuxième jour. L’apnéiste est alors plus conscient du risque. Chaque compétition c’est comme ça.
Est-ce que l’univers de la compétition est plus féroce, risqué qu’avant ?
GN : Paradoxalement, je trouve qu’il y a plus d’annonces raisonnables qu’avant, quand les records tombaient les uns après les autres. Aujourd’hui, tu as des apnéistes qui annoncent 8 ou 10 m de moins que leur marge. Pour en revenir aux derniers championnats du monde, dès qu’il y a de la houle, l’ambiance est ultra-électrique et dans le sans palmes, dès qu’il y a un peu de pression, que ce soit en piscine ou en mer, c’est toujours l’hécatombe.
Par rapport au titre de championne du monde 2019 d’Anako Hirose accordé, puis retiré puis réaccordé, ça ne fait pas un peu désordre ?
AJ : L’apnée est un sport jeune qui se cherche encore. Peut-être faudrait-il parfois limiter les profondeurs. Anako Hirose, je l’avais vue s’entrainer 4 jours avant dans des creux d’un mètre 50 sous une pluie torrentielle et elle annonçait 103 m. Pour une femme c’est énorme. J’ai dit « vous êtes fous de la laisser partir dans ces conditions ». Il y a une sorte de banalisation du risque dans ce sport. Il y en a qui détournent le regard.
GN : Le format de compétition est à bout de souffle. Il va falloir faire évoluer tout ça. Pour moi, il faudrait comme en surf, un circuit mondial un peu plus sexy. Actuellement, pendant 6 heures d’affilée, tu as des mecs qui plongent les uns après les autres. T’attends, et tu te demandes : alors il est vivant ? Il syncope ou pas ?
Il y a un parfum de tragédie autour de ce sport, un peu comme en alpinisme…
GN : C’est ce qui intéresse les gens, la mort, c’est universel. Quand j’ai fait mes 139 m, tentative de record du monde où j’ai failli y passer, (1), jamais une performance même pas réussie n'aura été autant médiatisé … Le coup du scotch, ça montre que l’on est encore amateur. Mais l’erreur est humaine. Moi je ne fais pas partie des gens qui se plaignent d’être mal ou sous-médiatisés. Cette année aux championnats du monde, on a vu de l’apnée partout à la télé… Il y a dix ans on n’était pas invités sur les grands plateaux de JT en prime time. On occupe l’espace de manière très régulière. On est très bien lotis.