Le grimpeur qui a terminé 11 eme du Tour de France achevé hier ne veut plus que l’on parle de lui comme s’il n’était que double, cycliste et philosophe, ni dédoublé, d’un côté le corps, de l’autre l’esprit. Ce portrait-là a été déjà fait, dit-il. Être multiple ? Oui. Guillaume Martin est comme bien des humains : une grande boucle de paradoxes dont nous allons tenter de faire le tour à coup de notions philosophiques (ou pas).
A la mi-décembre de l’an 2019, à une époque où les gens pouvaient encore se déplacer librement, l’envoyée spéciale de Neufdixieme s’était rendue à Calpe. Station balnéaire non loin d’Alicante, sans charme, bétonnée, mais aux alentours suffisamment vallonnés pour y faire trimer des coursiers. Le cycliste visé : Guillaume Martin, prisé des médias pour sa casquette de philosophe. Il entamait alors son troisième jour de stage dans sa nouvelle équipe, Cofidis, en tant que leader. Voilà, se disait-on un moment de bascule professionnelle propice à des commentaires plus profonds que ceux d’un match de foot de 3e ligue. Même si le soir d’avant, nous avions eu droit à un petit bizutage des nouveaux, n’augurant rien de tel. Et glou et glou, bière avalée cul sec entre deux bons mots : Guillaume Martin, contre l’attente voulue par la caricature, s’était prêté au jeu avec humour, sans se démonter. Sur le coup, on avait pensé qu’il savait en toutes circonstances se montrer philosophe.
L’auteur de Socrate à vélo*, il l’admet volontiers, a profité du buzz autour de son intrigante personnalité propice à exciter la machine à clichés journalistique. « Il est en un sens normal que les sportifs soient caricaturés, puisqu’ils sont exposés.» écrit-il dans son livre. « Ce qu’il y a de retors, c’est que nombre de sportifs se conforment, parfois inconsciemment, à l’étiquette qu’on leur a associée -en une sorte de prophétie autoréalisatrice vicieuse. Pour assumer son statut d’attaquant, Jiménez devra éternellement reproduire cette échappée au long cours, même si elle est vouée à l’échec. Fignon devra prendre des airs d’intellectuel. Ocana, en manque de confiance, sera mal à l’aise dans les descentes. L’opinion se voit ainsi confirmée dans ses représentations orientées. Et chacun se retrouve finalement à porter un masque, cachant le réel, dévoilant l’illusoire, sans que l’on sache jamais vraiment où se trouve l’authentique. »
L’homme étant un récit qui avance, et celui-ci plus que tout autre, Guillaume Martin veut désormais sortir des perceptions parcellaires, des étiquettes outrancières. Ne plus être l’anomalie de service. Pourtant, Guillaume Martin, 27 ans, n’est pas ce genre de train qui arrive à l’heure. Être là où on ne l’attend pas est peut-être la meilleure définition du personnage. Qui aurait parié sur lui en premier Frenchie de la Grande Boucle ? Anonyme à tel point, que lorsqu’il émergea en bas du podium, la plupart des commentateurs officiels le zappèrent royalement, n’ayant d’yeux et de langue que pour Romain Bardet et Thibaut Pinot, pourtant derrière, et bientôt absents. Quasi boycotté au début, le discret monsieur Martin, a finalement attiré sur les lui les stroboscopes de la renommée. Le train rattrapé en marche. Sensation d’avoir été dans le bon wagon.