Un champ des possibles s’ouvrait alors, la promesse d’un travail avec et sur la matière, mouvante, mutante, hautement temporaire et périssable, une quête de structures sophistiquées que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Il n’y aura jamais deux journées de cascade de glace identiques, car il n’est pas matière plus météo-dépendante. Glace froide, serrée, cassante, bleue, virant parfois au noir au plus fort de l’hiver, qui blanchit jusqu’au sorbet, toujours compact mais plus aéré, où le piolet s’ancre agréablement. Le grimpeur joue avec tous ces états, texture, transparence, plasticité. Au-dessus de tout, il y a le givre, ultime dans sa complexité. « Ce que l’on ne trouve que dans le grand Sud : des tunnels, des formes encore plus déliquescentes que la glace elle-même… Comme un océan de plumes où l’on peut entrer la main » commente Lionel Daudet qui n’a jamais trouvé rien de plus de noble à tenter.
La cascade de glace, provoque bris et bruits. Le son est important, dit quelque chose de la matière et la manière dont on la travaille. Cela va du tintement cristallin du piolet que l’on pose dans un trou au fracas d’une vitre cassée dès que l’on doit frapper plus fort afin d’obtenir le bon ancrage. « Mais ce n’est pas une agression, la glace que l’on casse avec nos outils aiguisés est amenée à se régénérer, à se refaçonner… » nuance la paire d’alpinistes. Qui plaide pour ce plaisir furtif et festif de s’amuser avec ce qui ne sera plus demain. La cascade, qui s’est offerte à contre-courant est programmée pour disparaître sans laisser de trace. « En glace, le discours ou la photographie seront les seuls témoignages d’un cheminement unique, à un instant précis, d’un moment rare » remarque Lionel Daudet. « Une cascade peut se former seulement tous les dix ans. C’est une découverte, une aventure renouvelée. » Et dans cet univers originel, tout incite à respecter la virginité, à faire dans la dentelle, style dépouillé. À équiper le moins possible, même si paradoxalement, les broches à glace et tout le matériel embarqué donnent l’impression de sortir d’un magasin de bricolage.