Ce matin-là, le game était tout autre ; s’amuser à prendre les prises d’une même couleur, rose, verte, jaune, violette, réussir ce défi qui ne semble pas si difficile lorsqu’on vient d’une vie faite de noir et de gris. Une frontière franchissable : 3m 30 de haut d’un mur de bloc monté en quelques heures par l’association Andrea. Dans notre camp de gitans en face du vrai, s’activent nos compagnons de voyage : Ilina Arsova, artiste-alpiniste venue de Macédoine, ainsi que quatre amis grimpeurs français : Marie-Julie Arnould, Tom Buet, Boune Favre et Valentin Grolemund. Et bien sûr Nina Caprez, grimpeuse suisse de haut-niveau et Jérémy Bernard, photographe spécialisé dans l’outdoor -et co-fondateur de ce site- à l’origine du projet Andrea, camion-camp de base, 9 tonnes ventru, pneu d’un mètre de diamètre, empli jusqu’à la gueule de cordes, de casques, de dégaines, de 40 paires de chaussons du 34 au 46… Avant d’atterrir au camp de Corinthe, Nina et Jérémy sont passés par Dallas en septembre, quartier défavorisé de la ville de Vulcan, bourgade roumaine où les gens vivent dans le dénuement le plus total, allant jusqu’à brûler des affaires de seconde main pour se chauffer l’hiver dans des logements parfois sans fenêtres, totalement insalubres. Ils y sont restés 10 jours, ont donné tout leur temps aux enfants et ados grimpeurs. Par le simple fait d’organiser un contest de bloc au cœur d’une cité à la Dickens, abandonnée il y a longtemps dans un autre siècle, ils ont tout partagé : mots et gestes. C’est de cette envie qu’est né Andrea : apporter un instant d’autre chose dans des vies de presque rien. Nina s’en excuse presque d’être Suisse, blanche, d’avoir tout ce dont elle rêve, dont beaucoup de superflu. « Après une vie d’égoïste de sportive de haut-niveau, je veux donner, partager ma passion de dingue pour l’escalade. Avec Jérémy, on s’est investis dans cette vie de nomade partageuse, plus lente, propice à la rencontre : on ne va pas faire semblant de faire une action sociale vite fait pour pouvoir profiter du caillou, même si on adore être dehors. Ma partie préférée du projet, c’est quand on sort les différents modules du mur, 500 kilos de matos, et qu’on les monte. Je kiffe ! C’est le mur qui prend, il est une éponge, on y vide son sac, on se sent plus léger. Ici, tout le monde est pareil, on accorde de l’attention, on valorise, on respecte. Chacun peut se projeter, passer des bons moments, même s’ils ne grimpent qu’une fois. Même si ça ne dure pas longtemps. »