Je me réjouis de cette nouvelle. Lui parler me paraît possible à nouveau. Je veux l’interroger sur ce qui me perturbe et me passionne depuis toujours.
Pourquoi ?
Y retourner, y faillir, y vivre, y mourir ? Que reçoit-il de cette montagne qui lui a tant pris ? Que va-t-il chercher là-haut qu’il ne trouve pas en bas ? Cette addiction la guide-t-elle vers une renaissance ? Comment se remet-on ? Toutes ces questions, je brûle de les lui poser. Je le contacte à nouveau. Il dit oui. Retour à Munich. Octobre 2019. Sept ans après, il semble que rien n’ait changé : même regard halluciné, même solidité dans la parole. Même lien. Raccourcissement de la distance entre deux personnes pour une unique raison.
« Après le drame du Manaslu, j’ai assez vite cessé d’avoir des cauchemars (à vrai dire, c’est toi qui me le rappelle, parce que je ne m’en souviens plus…), peut-être parce que des vies avaient été sauvées. Et puis aussi, j’ai pu revoir la vingtaine de survivants deux mois après à Munich, quelqu’un, je ne sais plus qui, avait organisé un rassemblement dans un restaurant. On n’a pas parlé de l’avalanche, tout le monde semblait heureux. Je ne les ai jamais revus ensuite, mais j’ai ressenti une connexion. Mais je dois avouer que j’ai vite été happé par la « matrice » professionnelle, sans avoir vraiment la possibilité de revenir en arrière, il fallait avancer. J’ai des flashes de Ralf, cet Allemand qu’on a sorti en premier de sa tente, « il criait, mes côtes, mes côtes ! », il était compressé, on a découvert en creusant que c’était à cause du corps de son compagnon de cordée avec lequel il dormait tête-bêche. Lui n’a pas survécu. Ils étaient totalement enchevêtrés dans leurs affaires, comme s’ils n’étaient plus qu’un, et c’est cette pression qui a cassé les côtes de Ralf. »
« Le Shishapangma, ça a été 20 fois pire que le Manaslu. Là-bas, il y avait des vies à sauver. La mort de Basti m’a littéralement arraché le cœur. On partageait tout, pas seulement la montagne, tout, il était mon prolongement. Je connais toute la famille. Ils avaient déjà perdu un fils. Le grand frère de Basti était mort en 2006, au sommet de l’aiguille d’Argentière, une corniche entière s’est effondrée… C’est comme un fantôme, encore aujourd’hui… Quand Basti est décédé, je suis rentré de là-bas en état de choc, j’ai bossé comme un fou pour ne pas le devenir. Je me sentais coupable, coupable de survivre, de n’avoir peut-être pas fait ce qu’il fallait pour sauver mon ami. C’est une cicatrice qui ne se refermera jamais, mais tout ce que je peux en dire, c’est que j’ai juste eu de la chance, un pas de côté et ç’aurait pu être moi. Juste après, j’ai refait plein de sommets qu’on avait gravis avec Basti, mais je n’avais plus aucune envie d’Himalaya, plus de 8000 (outre le Manaslu en 2012, Benedikt en a gravi deux autres, le Gasherbrum en 2006, le Broadpeak en 2009, ndlr). Je venais d’avoir mon deuxième enfant, ma femme était choquée… La famille de Basti était effondrée. Et puis, il y a eu des polémiques. On a cherché comme toujours des coupables, des raisons. Cela n’a jamais été clairement dit, juste suggéré, que j’avais causé l’avalanche. J’étais premier de cordée. Je n’ai pas répondu. L’erreur que j’ai commise a été de ne pas me faire accompagner, j’ai vu une psy, mais cela n’a pas marché, j’étais traumatisé, mais elle ne l’a pas vraiment perçu. J’ai regretté d’avoir donné des interviews sans avoir de recul, surtout par rapport à la famille de Basti. Heureusement, cela n’a eu aucune conséquence sur nos relations. J’ai continué à les voir, nos parents sont amis. »