Ironie du sort supplémentaire : ce 23 septembre, Benedikt et ses compagnons n’auraient pas dû être là. Si l’expédition de l’Américain Glen Plake (légende du freeride), composée de Rémy Lécluse (guide chamoniard et skieur extrême) et de Grégory Costa (moniteur de ski de Courchevel adepte des pentes raides), hélas tous deux disparus dans l’avalanche, étaient bien venue dans le but de s’attaquer au Manaslu sans oxygène et sa descente à skis, celle de Benedikt devait en réalité tenter le Cho Oyu, (le 6ème sommet de la planète, 8201 m). Une montagne réputée moins dangereuse que le Manaslu, surnommée la montagne tueuse par les sherpas. « Les autorités chinoises nous ayant refusé l’entrée, nous nous sommes repliés sur le Manaslu. »
Cette nuit-là, pas un nuage dans le ciel. Il fait -20°. « Il n’y avait aucun signe inquiétant, personne n’aurait pu prédire quoique ce soit. » Pourtant, à 4 h 30, les six hommes sont tirés de leur somnolence par un bruit sourd. « Une sorte de grondement, mais assez faible, et en tous cas pas à la mesure du gigantisme de l’avalanche. Ce qui nous a fait sortir de nos tentes, c’est ce souffle apocalyptique, comme une onde de choc. Bien sûr, on s’est inquiétés dans un premier temps : allait-il y avoir une seconde avalanche ? Mais lorsqu’on a commencé à entendre des gens crier à l’aide et vu les frontales qui s’allumaient aux camps 2 et 3, on s’est habillés, on a chaussé les skis et on a pris tout ce qu’on pouvait emporter dans nos sacs : oxygène, trousse médicale, affaires chaudes.» Partis depuis à peine 5 mn de leur camp 2 « bis », ils repèrent, malgré la nuit noire, une chaussure. «Là, on s’est dit que c’était sérieux. Cela signifiait que les tentes avaient été soufflées, puisqu’à ces altitudes, on a toujours nos chaussures à l’intérieur. Quand nous sommes arrivés à skis au camp 3, situé à 6800 m, 15 minutes plus tard, nous étions les premiers sur les lieux. Jamais je n’oublierais ce que j’ai vu. C’était une scène de guerre, un spectacle glaçant. La vingtaine de tentes avaient été détruites. Certaines victimes, respirant à peine, avaient juste la tête sortie hors de la neige, et celle-ci était si compacte autour d’eux que dégager ne serait-ce qu’un bras prenait un temps fou. Il fallait donner des coups suffisamment puissants pour attaquer la neige, mais en même temps faire attention à ne pas leur casser les os en tapant trop fort, on y allait à l’aveuglette. Comme les gens avaient été pris dans leur sommeil, la plupart avaient des postures compliquées, certains étaient enroulés dans leurs sacs de couchage ou dans leurs tentes et ils n’avaient ni chaussures, ni gants, ni vêtements chauds. L’avalanche a tué aussi à cause des gros blocs de glace qui se sont formé lors de l’avalanche et ont percuté certaines victimes. Il y a cette femme française qui n’y a pas survécu. Elle est morte sous nos yeux.»
Les six hommes déclenchent immédiatement les secours et s’organisent très vite pour tenter de venir en aide à la vingtaine de survivants. L’un des skieurs-sauveteurs, affecté au ramassage des chaussures, les trie par taille pendant qu’un autre demande aux survivants leurs pointures. Benedikt vient de ramasser le mousqueton qu’il enterrera au sommet. « Je l’avais fixé à mon baudrier, j’y attachais les chaussures. On essayait de progresser méthodiquement en remontant. On a creusé pour récupérer des gens écrasés sous un mètre de neige. Mes 5 coéquipiers ont énormément parlé aux plus touchés pour les garder conscients. Mais on était tellement épuisés et on suffoquait tellement qu’on devait s’arrêter sans cesse pour reprendre notre souffle. J’avais le même sentiment que quand je fais une course. Sauf que là, il y avait cette lourdeur, ce sentiment de faire du sur place. Je me répétais sans cesse : pourquoi ne vas-tu pas plus vite ? » Alors que le jour se lève, Benedikt prend conscience de l’ampleur de l’avalanche. « Le sérac qui s’est détaché faisait la taille de trois ou quatre gros camions. Le camp 2 avait aussi été touché, mais moins violemment et comptait moins de blessés, les tentes y avaient « seulement » été déplacées ».