Mais en fait, non.
En voyant la prise tourner, alors que je tombai, une vision au ralenti est passée devant mes yeux : une prise de pied qui se casse, mon fils qui plonge dans le vide (alors qu’il n’a fait aucune erreur), 600 mètres de chute mortelle…. Mon cerveau aux abois m’a crié « Non ! », j’ai refermé les doigts dans un réflexe de survie, et au risque de me déboiter les épaules, suis restée agrippée au mur.
« Mais comment fais-tu ? »
Ce n’est pas moi que j’avais vue voler dans les airs. Et la paroi ne mesurait plus 20 mètres mais des centaines de mètres. J’ai imaginé ce scénario des milliers de fois. Mon corps sait ce qu’il doit faire… ce qu’il ferait. Donc mes mains ont pris le relais, elles se sont cramponnées, agrippées, comme si nos deux vies en dépendaient.
Quand je grimpe avec Alex, les contours deviennent plus flous. Lui et moi, on ne fait plus qu’un, on est en symbiose, comme on l’a été pendant neuf mois il y a si longtemps. Lui ne se projettera pas de la même façon avant plusieurs dizaines d’années, jeunesse oblige.
J’aurais dû accepter de voler, tout simplement. Mais dans ma tête, là où je grimpe vraiment, la chute n’est pas envisageable. Pas sur une grande voie en solo.
L’imagination, ça peut être quelque chose de redoutable. Sans elle, je me lancerais dans des voies bien plus difficiles, mais jamais je n’aurais imaginé les aventures que j’ai vécues, avec ou sans Alex. Sans elle, mon ami qui a chuté lors d’une ascension en solo cet été pourrait encore rire et grimper avec moi, mais je ne l’aurais pas connu. Sans elle, mon fils n’aurait pas fait la couverture du National Geographic. Est-ce qu’il serait aussi vivant qu’il l’est aujourd’hui ? Où est-ce qu’il jouerait sa vie contre la montre, comme tant d’entre nous ? La mort peut revêtir plusieurs formes. La vie aussi. Le tout, c’est de les identifier.