Je le revis deux ans plus tard, en juillet 2010 pour une prise de vue sur la Mer de Glace. Frêle silhouette en baskets volant sur les lames aiguisées du glacier, réceptionnant chaque saut de crevasse d’un pied sûr, gérant chaque déséquilibre d’un simple réflexe de bras, le regard toujours droit devant. Les clients encordés, cramponnés, et leurs guides qui ne le connaissaient pas tous encore poussaient les hauts cris. Lui ne savait pas que le fait de ne rentrer dans aucune case poserait un jour problème. Il en riait, laissait dire. Sa toute relative réputation dans la vallée lui permettait alors de ne pas relever. De ne pas se justifier à n’en plus finir, à en écrire des livres. Il avait porté mon sac : pas donné de le suivre sans trébucher ni s’essouffler dans la montagne. Sa sœur Naila était venue nous rejoindre. A l’époque, il vivait à Font-Romeu, où il était étudiant en troisième année de Staps. Nous avions papoté toute la journée, pris encore d’autres clichés dans les sous-bois cette fois. Les photos reflétaient cette journée magnifique. Il s’était montré si accessible, disponible, intéressé par l’échange. Comment me serais-je doutée que ce genre de moments ne se reproduirait pas ?
La troisième fois que j’ai souvenir de lui, ce fut, quand à l’aube, une année plus tard, il passa sur le parcours de ce même UTMB, entouré de deux Espagnols, devant le refuge Bonatti. Il se baissa, ramassa un brin d’herbe et le porta malicieusement à ses lèvres, clin d’œil à ses suiveurs de la première heure. Il avait l’air facile, l’œil vif dans la lumière du matin. Quand il gagna cette année-là pour la troisième fois, ce fut net et sans bavure. Pas de commentaire malveillant, plus personne n’aurait osé. Après ça, ce fut la fin du Kilian Jornet dans sa version humaine. Aux yeux de tous, il devint un ultra-terrestre, héros des sentiers au mental en titane, à la légèreté de carbone.Sa physiologie, surtout, avait pris le pas sur son âme : on n’écrivit plus guère que sur sa capacité pulmonaire de cinq litres et demi, on glorifia son rythme cardiaque de 34 pulsations/minute au repos, on applaudit à ses 240 000 m de dénivelé d’entraînement par an. Tiens, ça y est, ça recommence, difficile de s’en empêcher, et même si personne ne saurait dire ce que ça fait vraiment, 240 000 m de dénivelé, ça en jette et ça fait peur. Je me suis toujours demandée ce que ça faisait de n’être plus qu’un chiffre d’homme. D’être un corps, autopsié de son vivant. Résumé à la seule qualité de ses organes. Mais il fit fort bien le job. Il raconta ce qu’il emportait sur les courses, s’il préférait les montées ou les descentes, comment il cassait le moral à ses concurrents, combien de fois cette semaine il avait gravi le Mont-Blanc en baskets… Il se prêtait trop bien au jeu.