Et toi JL, tu lui as dit « enlève ta cagoule » ?
JL : Plus jeune j’étais discret, je n’aimais pas trop me montrer alors je gardais souvent mon masque. Mon beau-père me disait de l’enlever, parce que c’était important que l’on voie mon visage, que l’on me connaisse, me reconnaisse. J’ai simplement répété à Kadi ce que mon père me disait ! Kadi il est beau gosse en plus, pas besoin de se cacher ! C’est important pour nous de se montrer. Quand j’ai débuté fin des années 90, j’ai vite été conscient que le freestyle serait un moteur d’intégration. J’ai vécu ma meilleure vie grâce au ski. Mais je constate que ça n’évolue pas vite. Et que ça va prendre du temps pour ne pas être seulement l’exception qui attire les médias, mais être le gars légitime parce qu’on est le meilleur.
Avant dans les catalogues de sports de glisse, on ne voyait que des blancs. Vous en pensez quoi de la représentation des minorités aujourd’hui ?
JL : Les quotas, ça peut être une première ouverture. Si ça peut aider à avancer, tant mieux. Mais de manière générale, je trouve qu’il y a beaucoup de polémiques, que les gens s’excitent pour un rien sur ces problèmes, on fait des raccourcis, on interprète…
Tu penses à quelque chose en particulier ?
JL : Au Blackface d’Antoine Griezmann par exemple, il y a quelques années et qu’il a dû retirer de ses réseaux sociaux. Pour moi, il a juste eu tort de publier l’image, mais je ne peux pas croire une seconde que ce gars qui joue dans une équipe de France avec autant de partenaires blacks et autres soit raciste. Une partie de la communauté black est à côté de la plaque. Et il y n’y a pas moyen de discuter. Tout est assez radical.
Kadi : C’est marrant ce que tu dis sur les trucs de faciès, et comment c’est ressenti. En montagne, ça varie d’un village à l’autre. Quand j’étais au collège, les seuls mecs qui me faisaient des remarques, c’était au ski-études du Grand Bornand, où il y avait plus de fils d’agriculteurs, alors qu’à La Clusaz, on ne me disait jamais rien. J’ai toujours essayé de comprendre : ils ont peur, ils sont fous, ils ne nous connaissent pas ? Faut rester calme, zen. On me parle mal des Arabes ? Je réponds : moi aussi je suis Africain !
La seule image qui sort quand on tape black au ski sur internet, c’est le film « La première étoile ». Ça vous fait quoi ?
Kadi : j’ai jamais vu le cliché derrière ce noir qui fait de la montagne, ça m’a bien fait marrer ce film d’ailleurs. C’est juste un peu dommage que ce soit le premier truc qui sorte…
JL : moi ça ne me choque pas plus que ça. D’ailleurs, il aurait pu ne rien sortir quand on associe ces deux mots ! On peut toujours aboyer, mais je ne pense pas que cela serve à grand-chose. Le mieux c’est de démontrer ce qu’on vaut par les actes. Et nous on agit sur les skis.
Quelle est votre vision de la société par rapport au repli sur soi, à la montée de l’extrême droite ?
JL : a-t-on vraiment une marge de manœuvre ? C’est toujours la même question. Si les gens veulent mettre un vote raciste dans l’urne, je ne vais pas juger. Chacun est libre ! Moi je ne peux agir que dans mon domaine, même si personnellement tout cela me touche.
Kadi : Je ne suis personne, je ne peux rien faire contre ces gens qui disent du mal des autres, la seule chose qui a un sens, c’est leur retourner la question : vous feriez quoi si vous viviez dans un pays où on crève la dalle, ou il y a la guerre ? Vous ne vous casseriez pas ? Risquer sa vie en traversant la Manche ou la Méditerranée, personne ne fait ça par plaisir. Je ne comprends pas les œillères. On pourra bien sûr me dire que j’ai de la chance, que je suis dans un milieu protégé, privilégié et donc pas confronté à certaines situations que les gens vivent dans les cités. Mais, au fond de moi, j’aurais toujours plus peur d’un blanc raciste que d’un arabe ou d’un noir immigré.