Le Dodoma avalé, les Linguères, que la course à pied a rendu encore plus complices, elles sont désormais comme sœurs, se congratulent en rigolant. « Quand même, on est fortes : la maison, les enfants, le travail, nos maris. On gère ! » Lever 5 h, coucher minuit. Non-stop. Mais depuis 5 mois, deux pauses sacrées, deux heures à se consacrer uniquement à soi. Dont elles ne peuvent plus se passer. « Les mardis et jeudis », entre 18 h 30 et 20 h, on ne pense qu’à nous, à prendre soin de nos corps et de nos têtes. La séance finie, les voici assises en cercle, à tout partager : fous rires, faits du jour, angoisses. « Une fois » raconte Tony, l’aînée du groupe, « j’étais très en retard, pas eu le temps de me changer, mais j’avais tellement besoin de courir que j’y suis allée avec mon sac à main. Le sport, c’est addictif ! »
Les Linguères ont aujourd’hui le temps de troquer leurs robes colorées pour des leggings qui commencent à flotter. «Je ne me tortille plus autant pour remonter mon jean » plaisante Néné qui dort mieux qu’il y a 5 mois. « On se sent plus confiantes, plus épanouies, plus belles. »
Fin d’après-midi, ultime entrainement, direction le traditionnel phare des Mamelles dans l’orange du soleil couchant. A cette heure la corniche et sa brume de mer rafraichissante fait le plein de joggeurs, de rollers, de cyclistes, de marcheurs : le trio de Linguères trottine piano, veut garder ses jambes pour le grand jour. Sous le pont qui jouxte la phénoménale statue de la Renaissance, elles s’étirent et des gamins, intrigués et amusés, les imitent.
Parfois elles y montent jusqu’à quatre fois, au phare, histoire de raffermir leur cardio. De là-haut, on profite d’une superbe vue sur Dakar, son Atlantique sauvage, sa poussière, sa pollution. « Tu comprends pourquoi il est impossible de courir dans le centre » s’esclaffe Tony au son du Muezzin. « Parfois, on ne voit même plus le monument de la Renaissance, tellement c’est pollué ! » Ce soir, en redescendant, Tony s’est fait piquer son rôle de « racoleuse sportive ». D’habitude, c’est elle qui « branche » les runneuses solitaires. Elles qui ont ouvert un groupe Whatsapp pour convertir d’autres femmes au running, n’hésitent pas à recruter celles qui courent seules, les plus âgées. « On a déjà quelques grand-mères dans notre clan » se réjouit Néné, qui y compte sa propre maman. Ce soir, c’est elle et Aïcha qui entreprennent Sira, une Gambienne, d’abord étonnée, puis enthousiaste à l’idée de se joindre aux Linguères mardi prochain.